Rencontre avec Philippe Hécart

Professeur d’histoire au collège Michel de L’Hospital à Riom, Philippe Hécart a publié deux romans : « Une relation viennoise » en 2005 et « Le chant pour Marko » en 2009. Le premier a pour toile de fond la fin de l’Empire Austro-Hongrois, le deuxième raconte l’histoire du siège de Sarajevo dans les années 90. Philippe Hécart est l’un des rares écrivains français à avoir sondé  le drame de l’ex-Yougoslavie au moyen du roman.

 DE SARAJEVO À SARAJEVO

Fondé en 1867 et démembré au lendemain de la première guerre mondiale, l’Empire Austro-Hongrois regroupait différents états d’Europe centrale, comme le Royaume de Bohême ou la Bosnie-Herzégovine, et bien entendu l’Autriche et la Hongrie. Il connut deux empereurs, François-Joseph et Charles 1er. Vienne était sa capitale. Le rayonnement intellectuel et artistique de cette ville s’étendait bien au-delà du continent, et s’étend encore par-delà le temps. Par sa nature et son organisation, cet Empire préfigura l’Europe actuelle. Par les drames qui se nouèrent sur son territoire, il la modela.

De tous ces drames, le plus connu et le plus décisif fut sans conteste l’assassinat du Prince héritier François-Ferdinand à Sarajevo en 1914. Perpétré par un étudiant nationaliste Serbe, ce geste précipita le monde entier dans la guerre. On ne connaît que trop bien la suite : une boucherie sans nom suivie d’une paix bancale, l’avènement du communisme en Russie, une seconde guerre mondiale, Hitler (né en 1889 dans cet Empire Austro-Hongrois), la Shoah, le Rideau de Fer, sa chute, puis à la fin du 20è siècle, la guerre civile en ex-Yougoslavie, dont les deux points d’orgue furent le massacre de Srebrenica et le siège de Sarajevo — comme un retour au point de départ.

En deux romans, Philippe Hécart a exploré cette période historique qui va de 1914 à 1994, de Sarajevo à Sarajevo. Des livres passionnants qui interrogent aussi bien notre passé que notre avenir. Dans « Le chant pour Marko », le décor est précisément cette ville de Bosnie-Herzégovine assiégée par les Serbes de Bosnie. Placés dans la ligne de mire des snipers et réduits à prier pour ne pas être déchiquetés par le prochain obus, les personnages de Philippe Hécart tentent de survivre, trouvant parfois dans la musique de Haendel une raison d’espérer. Ils sont musulmans ou chrétiens, habitants de Sarajevo ou Casques Bleus. Tous sont pris dans ce terrible piège tendu par l’Histoire. Et puis il y a dans chaque page, comme un énorme point d’interrogation imprimé en filigrane, cette question lancinante qui nous renvoie à l’actualité : comment avons-nous pu, européens de l’Ouest, regarder sans siller à la télévision d’autres européens se faire massacrer ? Était-ce parce que les victimes étaient musulmanes pour la plupart, ou parce que nos gouvernements étaient trop lâches pour intervenir ?

Le romancier Philippe Hécart ne s’aventure pas à donner de réponse, d’ailleurs il ne la détient pas. En revanche il porte la question à son point d’incandescence.

 INTERVIEW

Dans « Le chant pour Marko » (*) vous écrivez que « Haendel a fait vibrer les décombres de l’Hôtel de Ville », cet Hôtel de ville étant bien entendu celui de Sarajevo. Quel rôle joue la musique dans votre livre ?

Quand tout s’est effondré, il ne reste plus grand chose, sinon la culture. Encore que pour la musique il faut avoir des instruments. Au pire, il reste la voix. Dans un monde complètement dévasté comme celui de l’ex-Yougoslavie, il y a pour certains, comme moyen de lutter, les choses de l’art. Il y avait des expositions sous les bombardements, on continuait à donner des concerts. Les journalistes écrivaient, pratiquaient leur métier jusqu’au bout. En outre, sans la musique, « Le chant pour Marko » serait devenu insupportable. Je ne pouvais pas écrire ce livre sans ménager une porte de sortie vers l’espoir.

Vous écoutiez Haendel pendant l’écriture du roman ?

Oui, je me le repassais en boucle, c’est une musique que j’aime bien. Et d’ailleurs, avant de commencer le roman, j’avais écrit une page sur une partie assez solennelle du Messie en me disant qu’elle pourrait servir un jour. Mais l’ayant égarée, j’ai décidé non pas de la réécrire, mais d’en écrire une autre que j’ai donc intégrée dans le roman.

Dans le roman, on découvre que Haendel et particulièrement le Messie irrigue aussi bien la sensibilité des chrétiens de Sarajevo que des musulmans…

Je pense que c’est un problème de sensibilité artistique, à la base. Ces musulmans ne comprennent d’ailleurs pas vraiment les paroles. Et pourtant, le personnage du jeune Miro, qui est musulman, aime écouter Haendel ; mais comme il le fait remarquer, il aime aussi John Lenon.

Comment vos personnages se sont imposés à vous, et notamment les enfants ?

J’avais besoin de fraîcheur. Donc l’enfance était quelque chose qui allait de soi. J’avais aussi peut-être mes enfants en face de moi. Quand je regardais ma fille faire ses gammes sur mon piano austro-hongrois, par exemple… un piano datant de 1911, avec à l’intérieur l’aigle royal et impérial, c’est extraordinaire, non ?… Mais un piano, plus ça vieillit, plus ça marche mal. Ce n’est pas comme le vin !… Donc ça vient un peu comme ça, les idées. Vous jetez un regard sur vos enfants. Et puis à côté, il fallait l’adulte, Marko, qui fait fonction de père, qui a la sagesse et la musique. Et cet adulte évolue dans le courant du livre. Au départ, il donne l’image de quelqu’un de très pacifique, très en recul par rapport au conflit, mais par la suite il a un déclic et rejoint l’armée. Quelque part, il y aussi avec Marko l’idée de la transmission, comme c’est le cas dans mon métier de professeur d’Histoire.

(*) Publié aux éditions de l’Harmattan comme son autre roman, « Une relation viennoise ».

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